C’est une tradition qui a bien du mal à être respectée à Bruxelles : le sommet européen du printemps est censé être consacré aux questions économiques. Mais, une fois de plus, les soubresauts géopolitiques vont bousculer le programme et obliger les Vingt-Sept à se pencher sur d’autres sujets brûlants.
Les Européens doivent, à l’occasion du Conseil européen de ce 19 mars, relever un double défi, explique Daniel Vallot, envoyé spécial de RFI à Bruxelles. D’une part, adopter une position commune sur le conflit au Moyen-Orient, que les pays de l’Union européenne refusent de soutenir… sans pour autant le condamner avec la même clarté, contrairement au Premier ministre espagnol Pedro Sanchez. D’autre part, il s’agit de trouver des mesures de soutien pour éviter une envolée des prix de l’énergie.
La Commission européenne doit proposer des solutions de court terme, mais certains États souhaitent aller plus loin. C’est notamment le cas de pays comme l’Italie, très dépendants du gaz et du pétrole, qui réclament un assouplissement du marché carbone. À Bruxelles, un responsable européen veut toutefois relativiser, assurant que « nous sommes heureusement loin des niveaux atteints par les prix de l’énergie en 2022 après l’invasion de l’Ukraine par la Russie ».
L’Ukraine fragilisée par la crise énergétique
L’Ukraine apparaît comme une victime indirecte de cette nouvelle crise au Moyen-Orient. Plus de quatre ans après le début de l’invasion de son territoire par la Russie, son sort est éclipsé par celui de l’Iran, des pays du Golfe persique et du détroit d’Ormuz. Par ailleurs, la crise énergétique donne de nouveaux arguments à ses adversaires au sein de l’Union européenne, observe Pierre Benazet depuis Bruxelles.
Depuis le bombardement de l’oléoduc Droujba par les forces russes fin janvier, la Hongrie et la Slovaquie ne reçoivent plus de pétrole russe. Les deux pays ont rejeté la proposition croate de livraisons via l’oléoduc Adria, préférant continuer à bénéficier de pétrole russe à bas prix.
Exemptés du sevrage européen des hydrocarbures russes, Budapest et Bratislava utilisent désormais cette situation comme levier politique. La stratégie du Premier ministre hongrois, Viktor Orban, consiste à contraindre l’Ukraine à réparer l’oléoduc Droujba. À défaut, le prêt de 90 milliards d’euros promis à Kieiv en décembre pourrait ne pas être validé, l’unanimité des Vingt-Sept étant requise.
Ce bras de fer s’inscrit aussi dans un contexte politique intérieur en Hongrie, à l’approche des élections législatives du 12 avril. Plusieurs partenaires européens expriment leur fureur face à ce qu’ils considèrent comme un reniement de l’accord donné en décembre. L’Union européenne a même contraint l’Ukraine à accepter une mission d’inspection de l’oléoduc.
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Le marché carbone au cœur des tensions
Le blocage du détroit d’Ormuz, en réponse aux frappes américano-israéliennes en Iran, confronte l’UE à un second choc énergétique en quelques années, après celui provoqué par l’invasion russe de l’Ukraine en 2022. Dans ce contexte, le Conseil européen doit répondre à la flambée des prix du pétrole et du gaz. Le marché carbone européen, ou système d’échange de quotas d’émissions (ETS), se retrouve au centre de vifs débats.
Créé il y a vingt ans pour encourager la transition vers une économie bas carbone, ce mécanisme fixe aux entreprises une limite d’émissions de gaz à effet de serre, tout en leur permettant d’acheter des quotas, des « permis de polluer ». Mais pour certains pays qui ont misé sur les énergies fossiles, comme la Pologne ou l’Italie, la hausse actuelle des prix de l’énergie s’ajoute au coût de ces quotas, pesant sur la compétitivité des entreprises.
La cheffe du gouvernement italien, Giorgia Meloni, a demandé la suspension du système afin de « réduire les factures d’électricité ». D’autres pays, comme la France, plaident pour un assouplissement du marché carbone. À l’inverse, le Danemark, l’Espagne ou la Finlande défendent ce mécanisme et redoutent « un recul très inquiétant », rappelant qu’il vise à réduire la dépendance aux énergies fossiles et à éviter de futures crises énergétiques.
Une révision des quotas carbone est prévue en juillet. Ce dispositif reste au cœur de la stratégie de l’Union européenne pour renforcer son indépendance énergétique et réduire de 90% ses émissions d’ici à 2040.
Le rendez-vous européen concernant le système ETS a déclenché la polémique en Pologne, qui reste le plus gros consommateur de charbon en Europe. Le président conservateur Nawrocki souhaite sortir de ce système ETS, estimant qu’il pénalise spécifiquement Varsovie en alourdissant les prix de l’électricité. Mais le gouvernement pro-européen, lui, préfèrerait un assouplissement du système sans pour autant tourner le dos à l’Union.
Ces derniers jours, écrit notre correspondant à Varsovie, Adrien Sarlat, les députés nationalistes du PiS n’ont pas eu de mots assez durs pour qualifier le système ETS. Ainsi, Marcin Ociepa (député PiS, et ancien vice-ministre de la défense) : « ETS a été imaginé de façon à limiter le potentiel de développement de pays comme la Pologne. Nous devons sortir aussi vite que possible de ce système de quotas. »
« Cette saleté d’ETS… »
Une sortie appelée de ses vœux par le président Karol Nawrocki, dont le député PiS Przemyslaw Czarnek s’est violemment fait le relais, appelant le gouvernement à prendre des mesures pour sortir du système dans les deux prochaines semaines : « Cette saleté d’ETS fait qu’on a aujourd’hui les prix les plus élevés de l’Union européenne pour l’électricité. Ce système provoque aussi une perte de compétitivité des entreprises polonaises, ce qui va rapidement mener à une hausse du chômage, à la faillite d’entreprises ou à leur relocalisation à l’étranger, là où l’électricité est moins chère. »
Mais pour le Premier ministre europhile, hors de question de quitter ce mécanisme européen. Donald Tusk prêche plutôt pour la création d’une « exception polonaise » tant que le charbon reste la principale source d’énergie du pays : « La Pologne va exiger des mesures spécifiques pour la Pologne, pour respecter notre situation, dans laquelle le système d’échange de quotas d’émissions s’avère un facteur qui influe de façon très négative sur les prix de l’énergie ». La première centrale nucléaire du pays ne devrait pas voir le jour avant 2030, tandis que les énergies renouvelables ne constituent aujourd’hui que 20% du mix énergétique polonais.