RFI : On se souvient que pendant son premier mandat, Donald Trump lui-même s’était montré particulièrement critique à l’égard du Pakistan qu’il accusait de trahison, en référence à la grève de zèle de son armée pendant le retrait de l’Afghanistan de l’armée américaine. Dans ces conditions, comment s’explique le retournement de la situation, avec le même Donald Trump invitant le chef d’état-major pakistanais à déjeuner à la Maison-Blanche ?
Didier Chaudet : Je pense que le rapprochement États-Unis-Pakistan actuel s’explique à différents niveaux.
D’abord, cela s’explique par le soutien apporté par le Pakistan dans le combat anti-terroriste des Américains dans la région, notamment contre l’EI-K. C’est le Pakistan qui a permis l’arrestation du terroriste responsable de la dernière grande attaque contre les Américains sur le sol afghan pendant le retrait. Il s’agit de Muhammad Sharifullah, un commandant afghan de l’État islamique au Khorasan, arrêté à la frontière afghano-pakistanaise en début d’année 2025.
Le geste pakistanais avait été apprécié par Trump, qui a tenu à l’annoncer lui-même lors de son premier discours le 4 mars dernier devant les deux chambres réunies en congrès, à Washington. Dans son discours, il a rappelé que c’est bien le travail des services pakistanais qui est en partie responsable de l’affaiblissement de la branche de Daech opérant dans la région d’Afghanistan. En tenant à souligner lui-même cet apport positif à la lutte contre le jihadisme, il a admis que le Pakistan était utile à Washington.
En plus de la sécurité et de la géopolitique, il y a les questions plus économiques. Il y a l’intérêt de développer les ressources pétrolières du Pakistan et d’exploiter les terres rares riches en ressources minérales critiques du pays. Ces terres se trouvent notamment dans la région du Khyber Pakhtunwa, dans le Gilgit-Baltistan ainsi que dans le Baloutchistan. Et contrairement aux ressources afghanes, on a déjà les preuves d’opportunités, en or et en cuivre par exemple, ainsi que des infrastructures permettant l’exportation des ressources. Cela dit, il n’est pas clair que lesdites ressources soient aussi importantes que prévu, mais l’opportunité est assez alléchante pour peser sur les décisions de l’administration Trump;
Et « last but not least », il convient d’attirer l’attention sur la capacité des Pakistanais à cerner la logique de Trump, et à s’y adapter immédiatement. Il veut un prix Nobel ? On le nomme et on chante ses capacités de faiseurs de paix en Asie du Sud. Il veut un rapport contractuel, défendant les intérêts américains ouvertement et directement ? On le met face à un chef des armées qui peut exactement offrir ce discours pragmatique.
On a parlé aussi de l’intense lobbying fait par les Pakistanais depuis l’élection de Trump pour ne plus être marginalisés, comme ils l’ont été sous Biden. Un article très éclairant sur ce sujet paru dans le New York Times en novembre dernier parle des contrats de lobbying de plusieurs millions de dollars pour avoir l’oreille de la nouvelle administration.
Dans l’administration Trump, le premier à peser est bien sûr Trump lui-même. Les Pakistanais ont su mener une très importante campagne de lobbying pour plaire à son administration (dépensant trois fois plus que les Indiens en avril-mai). Ils sont notamment passés par Javelin Advisers, une compagnie fondée par Georges Sorial et Keith Schiller, des proches de Trump.
Ces points ont été en effet mis en avant par le New York Times, en effet. Cela dit, il ne faut pas réduire le changement diplomatique américain à une cabale de quelques personnes. Il y a des raisons géopolitiques profondes à ce changement de stratégie.
Diriez-vous que la tournure prise par la guerre de 4-Jours, que les Indiens et les Pakistanais se sont livrée en mai 2025, a été déterminante dans la décision prise à Washington de renouer avec Islamabad ?
Ce dernier choc militaire indo-pakistanais a révélé un Pakistan militairement plus solide qu’on ne l’aurait pensé, y compris à Washington. Le raisonnement a été le suivant : si l’Inde ne peut pas vaincre rapidement le Pakistan, quelle possibilité aura-t-elle face à la Chine ? Or, la relation indo-américaine s’est construite contre Pékin, quoi qu’en disent New Delhi ou les différentes administrations américaines. Et dans le cadre d’une hypothétique escalade, à propos de Taïwan ou de la mer de Chine méridionale, il est espéré que l’Inde ferait monter la pression, voire plus, sur sa frontière contestée avec la Chine.
Or les récentes tensions ne rassurent pas sur la capacité indienne d’agir dans le sens des intérêts américains en cas de conflit. Une telle approche, bien sûr, ne prend pas en compte le fait que l’Inde pourrait tout à fait décider, dans le cadre d’un conflit sur Taïwan, par exemple, de rester neutre. Quoi qu’il en soit, vu d’Amérique, mettre de côté le Pakistan, pour plaire à l’Inde, n’était plus aussi intéressant que par le passé.
D’autant que – plus important encore, et cette fois, moins spéculatif – à Washington, on sait très bien qu’une guerre indo-pakistanaise pourrait tourner à la guerre nucléaire. La diplomatie indienne revendique l’Azad-Cachemire et le Gilgit-Baltistan, considérés comme territoires occupés. Or perdre ces territoires dans une nouvelle guerre indo-pakistanaise, après la perte du Bangladesh en 1971, c’est le risque de la balkanisation du Pakistan, puis de sa disparition. Penser que le pouvoir pakistanais laisserait faire sans utiliser l’arme suprême, c’est un fantasme.
De même, dans le cas d’une guerre indo-pakistanaise qui entraînerait l’engagement chinois, en cas de défaite indienne, il n’est pas acquis que l’Inde n’utilise pas une capacité de riposte nucléaire qu’elle a renforcée au fil des années, spécifiquement pour frapper la Chine. Le risque de guerre nucléaire n’est pas à sous-estimer et c’est sans doute ce qui a poussé l’administration Trump, malgré son désintérêt dans un premier temps, d’intervenir.
L’ensemble de ces arguments entraîne une influence sur le rapport de forces en Asie du Sud. Il n’est pas sûr que cela ait été le but de Trump : mais intervenir dans l’environnement régional d’une potentielle grande puissance, c’est lui nier la possibilité de s’imposer, ou au moins cela rappelle que même en tant que puissance montante, l’Inde est le partenaire junior des États-Unis, ou vu comme tel par certains à Washington.
Enfin, cette guerre a révélé l’étroitesse des relations militaires et politiques entre la Chine et le Pakistan. Certains à Washington ont dû croire qu’un rapprochement pakistano-américain pourrait permettre à Islamabad d’être moins aligné sur Pékin. C’est un vœu pieux, à mon avis.
Quelle influence à long terme voyez-vous de ce rapprochement américano-pakistanais sur les relations de Washington avec New Delhi ?
L’impact sur les relations Inde-États-Unis sera non négligeable. Certes, la relation peut rapidement être apaisée, surtout dans le cadre d’une politique commune anti-chinoise. Mais l’attitude de Trump a humilié Narendra Modi et une droite identitaire indienne qui avait misé sur son amitié, et l’ont beaucoup soutenu.
Les partisans de l’ « hindutva » ont pu constater que la droite dure occidentale ne sera pas forcément un « allié naturel » en fin de compte. Combinée aux images de membres de la mouvance MAGA insultant les Indiens dans leurs rangs comme Kash Patel ou Vivek Ramaswamy, l’erreur de jugement du BJP, amenant de fait à une politique étrangère alignée sur les Américains en Asie et au Moyen-Orient, est devenue flagrante.
D’autant plus que les tensions actuelles avec l’administration Trump viennent aussi des liens russo-indiens. Washington veut que New Delhi se plie aux intérêts américains comme elle l’a déjà fait sur le dossier iranien. Ce qui signifierait une mise en danger de la sécurité énergétique indienne, au profit d’intérêts économiques et géopolitiques américains. À l’avenir, on va voir sans doute émerger deux camps dans la droite indienne : ce que j’appellerais les « alignés », qui accepteront un statut de partenaire junior des Américains, par haine anti-chinoise, par espoir de retourner les Américains contre les Pakistanais ; et ceux que j’appellerais « gaullistes », qui voudront se saisir des tensions actuelles pour retrouver une certaine indépendance, sans perdre totalement les liens avec les Américains.
Quel impact cette évolution des relations indo-américaines pourrait avoir sur la participation de l’Inde à la construction indo-pacifique ?
La logique indo-pacifique a pris du plomb dans l’aile, en effet. C’était une construction intellectuelle pour défendre les intérêts américains. Elle liguait des nations asiatiques, mais aussi européennes, contre la Chine, gênant sa montée en puissance.
Mais il y a toujours eu une ambiguïté dans le rapport américain à l’Inde, et désormais elle est exposée au grand jour, avec l’Inde réduite à jouer un rôle de partenaire junior. Trump est parfois moins une caricature que le révélateur de ce que pense une partie des élites américaines.
(1) Didier Chaudet est géopolitologue, spécialiste de l’Asie du Sud et du monde turco-persan (Iran, Afghanistan, Asie centrale), membre du comité de rédaction de la Revue Défense nationale, associé à l’Observatoire de la Nouvelle Eurasie (https://observatoire-eurasie.fr/).