Crise de la dette: l’Afrique face à un cycle sans fin?

Le port de Tanger (illustration). Pour s'extraire du piège de la dette, «le Maroc s’est appuyé sur des politiques industrielles ciblées», dit l'économiste gabonais Hugues Mbadinga Madiya.
Le port de Tanger (illustration). Pour s’extraire du piège de la dette, «le Maroc s’est appuyé sur des politiques industrielles ciblées», dit l’économiste gabonais Hugues Mbadinga Madiya. AFP – ABDEL MAJID BZIOUAT

RFI : comment reconnaît-on une crise de la dette ?

Hugues Mbadinga Madiya : une crise de la dette se mesure à travers plusieurs indicateurs clés. D’abord, le taux d’endettement, c’est-à-dire le rapport entre la dette publique et le PIB, dont la norme africaine est fixée autour de 70 %. Ensuite, le poids du service de la dette dans les recettes budgétaires.

L’histoire récente montre une forme de répétition des crises : après le choc pétrolier de 1973, la crise des années 1980, la crise asiatique de 1997, la crise financière de 2008 ou encore le Covid-19 en 2020. À chaque fois, les pays africains se retrouvent fragilisés par des chocs extérieurs. Aujourd’hui encore, plus d’une trentaine de pays sont à la lisière d’une nouvelle crise.

Malgré la croissance, pourquoi la pression de la dette persiste-t-elle ?

L’Afrique affiche une croissance moyenne – autour de 4 % en 2024 – avec des performances plus élevées dans certains pays. Mais la crise du Covid-19 a provoqué un double choc : sur l’offre et sur la demande. Résultat : déficits budgétaires et extérieurs simultanés, et recours massif à l’endettement.

Certes, des instruments internationaux ont été mobilisés (moratoires, financements d’urgence), mais ils se sont accompagnés d’un endettement supplémentaire. La croissance ne suffit donc pas à compenser l’alourdissement du stock de dette.

L’architecture financière internationale pénalise-t-elle l’Afrique ?

Le système financier mondial, hérité des accords de la conférence de Bretton Woods en 1944, reste mal adapté aux besoins africains.

Les besoins de financement du continent sont estimés à 400 milliards de dollars par an par la Banque africaine de développement (BAD). Pourtant, les mécanismes actuels — qu’ils viennent du Fonds monétaire international (FMI), du G20 ou du Club de Paris — souffrent de lourdeurs et de délais inadaptés.

Sur les marchés financiers, les pays africains paient également une prime de risque élevée, avec des écarts de crédit pouvant atteindre 9 à 10 %, traduisant une surévaluation du risque.

L’industrialisation est-elle la clé pour sortir du piège ?

Aucun pays ne s’est développé sans industrialisation. Le principal frein reste la faible transformation locale des matières premières, qui maintient de nombreux pays africains en bas des chaînes de valeur internationales.

Pourtant, des exemples montrent que des marges de progression existent. Le Botswana a renforcé la transformation de ses diamants sur place. Le Gabon a interdit l’exportation de bois brut, ce qui a permis de tripler la valeur ajoutée du secteur. Le Maroc s’est appuyé sur des politiques industrielles ciblées, tandis que le Ghana a récemment  pris une mesure très importante pour amener à une transformation un peu plus poussée des fèves de cacao. Ces stratégies produisent des résultats, mais elles s’inscrivent dans le temps long. Elles supposent des investissements dans la formation, l’énergie, les infrastructures, ainsi qu’un cadre réglementaire stable et cohérent.

Peut-on vraiment briser le cycle des crises ?

Oui, mais à condition de dépasser la simple stabilisation macroéconomique. Un cadre budgétaire sain est nécessaire, mais insuffisant. La clé réside dans une industrialisation ciblée et une diversification verticale — transformer davantage quelques produits stratégiques plutôt que multiplier les secteurs.

L’équation est simple : le taux de croissance réel doit dépasser le taux d’intérêt de la dette. Sans création de valeur ajoutée, le cycle se répète. Avec des politiques cohérentes et de long terme, il peut être brisé.

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